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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 15:37

notremusique.jpg

  Image tirée du film Notre musique, de J-L Godard, scène où Jean-Luc Godard explique à ses étudiants le champ et le contre-champ...

 

 

Au début du mois de février, Pierre Creton, cinéaste, a été invité par l'école des Beaux-arts de Valence dans le cadre des rencontres avec l'école documentaire de Lussas. Cela fait la 4ème année qu'une personnalité reconnue pour ses recherches en cinéma, pratiques et/ou théoriques propose pendant deux jours des projections de films accompagnées de débats, de réflexions autour de la pratique cinématographique. L'occasion d'échanger sur des façons de travailler différentes, faire se croiser les champs de l'art contemporain et du cinéma documentaire, questionner la place de l'artiste, de l'auteur, et du spectateur...etc...

 

Cas d'écoles car dans la salle de pojection, les spectateurs ont été partagés sur ce qu'ils ont vu. Partition non prémiditée mais symptomatique des façons de questionner, regarder, de critiquer les films et de s'autoriser à l'exprimer. Deux écoles du regard. Deux écoles qui ne se sont sûrement pas assez rencontrées.  Rencontre qui a généré le besoin d'aller au-delà de cette incompréhension dans la discussion, de la difficulté à dialoguer avec le réalisateur sur ses propres films.

Aussi les étudiants de l'école de Lussas décidèrent d'écrire ensemble une lettre adressée aux étudiants de l'école des Beaux-arts de Valence....

 

 

 

Lussas, mardi 18 février 2014

 

 

Bonjour chers collègues

 

Nous vous écrivons car nous souhaiterions échanger avec vous autour des deux jours passés ensemble à Lussas lundi 10 et mardi 11 février, à l'occasion de la rencontre avec Pierre Creton.

 

Il nous semble que le dispositif de la rencontre n'a pas facilité l'échange. Nous regrettons de ne pas avoir pu nous présenter véritablement et passer davantage de temps avec vous. Nous sommes issus de parcours très divers : certains viennent du monde de l'anthropologie, de la philosophie, des beaux arts, du journalisme, d'autres encore des arts du spectacle, ou des sciences politiques. Certains ont déjà travaillé, d'autres sont en formation initiale. Nous avons entre 23 ans et 40 ans et nous venons de pays différents.

 

Les questions soulevées par le débat nous ont vraiment passionné car elles nous paraissent être au cœur de nos pratiques à tous. Nous avons eu l'impression qu'il y avait un décalage entre ce que nous disions et la manière dont cela était perçu. Nous voudrions par le biais de cette lettre engager avec vous une discussion et repréciser certains points qui nous semblent importants.

 

Quand nous avons exprimé à Pierre Creton le sentiment de flou et d'incompréhension dans lequel nous nous trouvions après le visionnage de ses films, il nous a été répondu qu'il fallait "lâcher prise, ne pas essayer de tout comprendre, ne pas chercher à tout prix un message, car comprendre ça serait vouloir tout englober, tout prendre avec soi". Selon nous, interroger le point de vue ce n'est pas réduire le film à un message mais c'est questionner l'affirmation d'un regard sur le monde. Pour nous, faire un film c'est une construction, c'est un montage d'images et de sons, c'est assumer un regard.

 

Quel est l'intérêt d'un visionnage collectif si ce n'est pour questionner nos manières de recevoir et de comprendre un film?

Regarder un film c'est aussi travailler à le voir. Ce travail de spectateur, nous n'avons pu le faire que difficilement lors de notre rencontre.

De plus, quel est l'intérêt d'une master class qui propose de réunir des étudiants des beaux arts et des étudiants en cinéma documentaire, si ce n'est pour interroger nos positionnements et nos pratiques respectives au regard du travail d'un réalisateur?

Evacuer le débat sous prétexte de voir un maximum de films en un minimum de temps ne nous semble pas très constructif. "Ici, on ne peut pas parler" a t-il été déclaré à la fin de la rencontre. Il nous semble au contraire que nous n'avons cessé de tenter d'ouvrir des espaces de parole. Ne pas être d'accord n'est pas un problème.

 

"- Pourquoi avez vous mis ce plan à cet endroit là?

 - Je l'ai senti comme ça."

 

Cette réponse ne renvoie-t-elle pas au statut exceptionnel de l'artiste que l'on sacralise en même temps que son intuition? Sous couvert de ce positionnement, tout est permis et on évacue le débat. Pour nous, cette posture est inacceptable, voire dangereuse. Elle déresponsabilise le réalisateur et dépossède le spectateur de son regard critique. Trop confiant dans l'image, le spectateur est privé de sa capacité d'interroger les choses. Il est restreint à une contemplation passive. Assumer un point de vue n'empêche pas d'apprécier les silences, ni l'inévidence ou la complexité de ce qui nous entoure. Au contraire, ce regard assumé sur le monde permet de faire résonner ces silences, ces inévidences et cette complexité encore plus fort.

 

Alors, quand on nous dit "faites confiance en l'image", nous répondons que non. Il nous semble que la question que soulève cette affirmation est à la fois évidente et monumentale dans le cadre d'une société où les images, même d'auteurs, sont omniprésentes. Le spectateur travaille toute image. Dans une société où l'image a un tel potentiel répressif, produire ou créer une image émancipatrice ne peut se faire d'une manière exclusivement intuitive et immédiate. Si l'intuition et la sensibilité sont indispensables à toute création, elles ne  peuvent se suffire à elles mêmes. L'artiste n'est pas dans une bulle, le monde autour de lui existe. C'est rendre compte de ces rapports au monde, que ce soit dans sa dimension sensible, esthétique, sociale ou politique qui nous semble justement essentiel.

 

Enfin, prise de position pour nous n'est pas forcément associé à militantisme. Nous ne considérons pas que nous sommes enfermés dans des carcans. Ayant débuté notre formation en septembre dernier, il nous semble assez difficile de nous laisser formater à ce point en si peu de temps. L'expression "libérez vous de vos carcans marxistes" employée à notre encontre par votre professeure nous semble non seulement inadéquate mais également méprisante. Sa méconnaissance du travail de Marx nous étonne autant qu'elle nous questionne puisque le marxisme est d'abord un texte, un dépassement et une réalisation de la  philosophie dont les interprétations politiques sont très diverses et complexes.

 

Prendre position commence par la manière dont on fait un cadre et continue par les choix de montage. L'artiste qui affirme ne rien affirmer affirme des choses malgré lui : un plan après un plan produit du sens. Le refus de définir sa position n'en est pas moins une. Nous croyons à la confrontation des points de vue, au travail collectif, qui nous empêchent de nous enfermer dans des postures.

 

Bien à vous et à bientôt nous espérons,

 

Les étudiants de la 14eme promotion (Master)  de l'école documentaire de Lussas !

 

 

 

 

 

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Published by école documentaire de Lussas - dans Master2 Réalisation
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